La pratique de la Wahaya Entretien avec Moustapha Kadi Oumani

Moustapaha_Kadi-CODDAE.jpgEntretien avec Moustapha Kadi Oumani, Président de l’Association de lutte contre l’esclavage, RDM « Tanafili »

Acteur de la Société civile nigérienne, Moustapha Kadi Oumani est identifié depuis longtemps comme un ardent défenseur des droits humains en général car il lutte contre l’esclavage en particulier. Il est à la tête de l’association de lutte contre l’esclavage RDM « Tanafili », autorisée à exercer officiellement ses activités par un Arrêté du 18 février 2008. RDM « Tanafili » (mot Tamasheq signifiant « homme libre et épanoui ») a inscrit ses premières actions sous le signe de la rupture du lien essentiel entre le maître et l’esclave à savoir le lien économique.

L’association est consciente qu’il ne s’agit que d’une première étape et qu’un suivi attentif et personnalisé sur le terrain est indispensable pour conduire progressivement tous les esclaves libérés vers l’autonomie et la liberté.

Moustapha Kadi Oumani, est auteur du livre : « Un tabou brisé : l’esclavage en Afrique » (Éditions l’Harmattan, 2005). Il a non seulement dénoncé les pratiques esclavagistes dans son pays, mais est passé à l’acte en libérant tous les esclaves de sa famille, dans un Niger où la tradition est encore sacrée dans plusieurs communautés. Dans l’entretien qui va suivre, ce fils de chef traditionnel qui a osé briser le tabou nous parle de la pratique de la Wahaya.

Bonjour M. Moustapha Kadi Oumani. Dans vos recherches et publications portant sur la survivance des pratiques esclavagistes, vous avez évoqué, entre autres, la pratique de la Wahaya. Que recouvre justement la notion de Wahaya ?

La pratique de Wahaya est un drame entouré de silence. Bien qu’illégale est encore très présente et, ce malgré les progrès accomplis sur le plan législatif et réglementaire dans notre pays. C’est une forme de concubinage entre un maître et une esclave. La Wahaya est la 5ème femme communément appelée 5ème épouse. Elle est corvéable à merci. Il s’agit d’une pratique sournoise. Elle se déroule de la façon la plus simple et dans une totale discrétion. Aucune cérémonie officielle n'est prévue (...) Le futur propriétaire est appelé simplement à payer à l'intermédiaire du maître de l’esclave, le montant fixé pour accéder à la jeune fille dont l’âge varie généralement entre 10 à 12 ans. L'acquisition d'une Wahaya se fait le plus souvent par achat direct auprès d'un maître ou d'une maîtresse de la fille ou femme. Le choix peut porter sur les esclaves du maître s’il le désire. En cas d’achat, le prix de la marchandise tient compte de l'âge et de la beauté de celle-ci... Les spécialistes de ce commerce relaient l’information aux locaux qui viennent la nuit tombée au village pour négocier auprès des familles ou des autorités du village.  

Les parents de la Wahaya sont pris au piège. Ils sont appâtés par la somme d’argent promise et par le fait d’avoir une bouche à nourrir en moins. Dans ce cadre, la fonction des intermédiaires consiste à démarcher la fille de condition servile pour le besoin des gros dignitaires, acheteurs potentiels qui sont à la recherche d'une jeune fille esclave pour servir de Wahaya ou Sadaka.

Ils se renseignent pour savoir si un propriétaire d’esclaves souhaite vendre ou affranchir. Ces envoyés spéciaux sont couramment des forgerons qui se considèrent de la basse classe... Les potentiels acquéreurs qui n'ont pas d'argent liquide, peuvent se voir réclamer six vaches ou six chamelles âgées de trois ans en contrepartie...Il y a moins de quarante ans, seuls les aristocrates (Chefs Traditionnels et religieux) pouvaient se le permettre. Aujourd'hui, de richissimes commerçants de Birni Konni, Tahoua, Madaoua, Bouza, Illéla, Maradi, etc… souscrivent à cette tradition ancestrale.

Ni la mère, ni le père de la Wahaya ne sont associés ou consultés lors de la démarche pour recevoir une partie du montant de la vente de leur fille comme cela se doit pour les mariages en général. Après avoir versé l'intégralité de la somme, le nouveau propriétaire embarque sa cinquième femme... Aucune manifestation de joie ou de cérémonie religieuse n'est prévue. Elle est partie pour de bon avec sa seule tenue.

Quelles sont les régions et les communautés dans lesquelles la pratique de la Wahaya est la plus répandue au Niger ?

Lapratique de la Wahaya est fortement répandue dans la zone géographique appelée « triangle de la honte », (Illéla, Tajaé, Nobi, Malbaza, Dogérawa, Madaoua, Bouza) dans les communautés Haoussa et Tamashek. De petites filles à peine pubères sont vendues comme 5ème épouses ou Wahaya à de riches commerçants ou dignitaires du Niger et du Nigéria. Pour un homme Haoussa, avoir un surnombre sur ses quatre femmes légales d’une ou plusieurs Wahayya est un privilège. Ce phénomène est présent dans plusieurs régions du Niger, sauf dans les pays Djerma où les nobles ne mélangent pas leur sang à celui d’une esclave. La pratique de la wahaya est fréquente dans les départements d'Illela, Bouza, Madaoua, Keita, Dakoro, Malbaza, Kornaka, Abalak, Tchintabaraden, Konni, etc… Elle s’étend jusqu’au Nigeria voisin dans les Etats de Sokoto, Kano, Kaduna et Zaria.

D’où,  cette pratique tire-t-elle sa source ?

Sur le plan religieux, la pratique de possession de la Wahaya trouve une «légitimité» selon une certaine interprétation du verset 3 de la sourate 4 du Saint Coran.

Ce verset dit : «...il est permis d'épouser deux, trois ou quatre, parmi les femmes qui vous plaisent, mais, si vous craignez de n'être pas justes avec celles-ci, alors une seule ou des esclaves que vous possédez».

La pratique tire sa source dans les familles royales ancestrales. Elle peut être exercée par tout Chef qui le désire, qu'il ait une ou plusieurs épouses. Au Nigéria, les Emirs et les riches s'approvisionnent au Niger par le biais d'une traite transfrontalière dont le bassin pourvoyeur est la région de Tahoua et Maradi. Si dans les autres régions la possession d'une Wahaya est rare, dans la région de Tahoua, Agadez et Maradi, elle est devenue un signe d'aisance au niveau des notables, des commerçants, et de certains grands agriculteurs ou grands éleveurs.

La Wahaya peut également ne pas être achetée si le maître à des esclaves, il peut choisir une ou plusieurs Wahaya parmi ses propres esclaves ou les esclaves d’un membre de sa famille.

Cette pratique continue à hanter une grande partie de la population de condition servile qui en souffre sous de nombreux déguisements. La Wahaya subit le mépris, les humiliations, la discrimination et l'exclusion On peut être Wahaya même dans sa propre ethnie. En vérité, le silence et l’ignorance entretiennent cette pratique barbare. Les propriétaires bénéficient presque d'un statut institutionnalisé par la coutume. Ils sont tacitement acceptés par la société du fait de leur puissance, leur rang social et leur statut dans la société.

Quelles sont les régions et les communautés dans lesquelles la pratique est très répandue ?

La pratique est très répandue dans les régions de Tahoua, Maradi et Zinder chez les Haussa et Tamasheck. Mais, l’ampleur du phénomène n’est pas bien maitrisée compte tenu de la complexité de la tâche.

Qu’’est ce qui caractérise la Wahaya ? Autrement dit quelles sont les manifestations de cette pratique ?

La wahaya est toujours installée dans la famille de son maître et travaille au gré de ses épouses, sans attendre aucune rémunération et sans autre recours que le bon vouloir du maître. L’exil devient alors synonyme de cauchemar pour elle. Elle est déracinée et devient une domestique à tout faire même pour les épouses légitimes.

Il est exercé tous pouvoirs sur elle (abus sexuels, corvées et sévices corporels de toutes sortes). Ce « commerce » existe au vu et au su de la communauté qui garde le silence. Même si certains s’avèrent plus prolixes sur le sujet, ce dernier ne semble soulever aucune réprobation et apparaît banalisé tant cette pratique semble enracinée dans la vie du village.

Ce phénomène affecte tant de familles de condition servile. Les enfants issus de cette union forcée sont reconnus comme légitimes mais ne connaîtront pas tous les droits. Par contre, si une esclave accepte des relations sexuelles avec son maître sans le statut de Wahaya, l'enfant n'est pas reconnu par le maître. Pire, la société autour d'eux confinera l’enfant dans la condition de sous-hommes, condamnés à digérer, sans broncher, les multiples frustrations qui vont paver son chemin, dans la vie !

Les tâches auxquelles la Wahaya fait face lui sont dictées dès son arrivée. Tout se déroule comme si vous achetiez une vache pour l’élever dans le foyer... Elle est tenue de les respecter ; si elle désobéit, selon la loi traditionnelle, elle ira en enfer. Son paradis dépend de sa soumission. Tout se passe comme si le maître bénéficiait d'une caution sociale. Au domicile du maître, la jeune fille peut pleurer pendant des semaines en réclamant ses parents qu'elle à quittés définitivement, sans jamais leur dire au revoir, car son départ est organisé clandestinement, à travers un plan qui consiste à faire croire à la jeune fille qu'elle va au marché acheter des condiments...

C'est ainsi qu'elle est brutalement attrapée comme du gibier et conduite dans les mains du nouveau maître ou son représentant, qui doit se débrouiller pour la conduire à son domicile conjugal.

Peut-on avoir une estimation de l’ampleur de la pratique ? Autrement dit à combien peut-on estimer les victimes de la pratique Wahaya au Niger ?

Le chiffre du nombre de Wahaya en vie peut atteindre 2000. Mais, pour le moment, aucune statistique fiable ne détermine le nombre de Wahaya, compte tenu de la sensibilité du sujet. Aujourd’hui, ils sont nombreux les Chefs de Canton qui sont issus de cette pratique, d’où le silence qu’elle impose aux autorités pour ne pas frustrer certaines personnalités traditionnelles.

Comment les communautés perçoivent cette pratique ?

La Wahaya est utilisée comme main d'œuvre gratuite à vie et pour satisfaire à volonté les assauts sexuels du maître en dehors des moments réservés aux épouses légitimes. Son transport au domicile conjugal ne se fait pas sans difficulté devant les réticences de certaines filles qui refusent de se sous mettre. Ce comportement explique pourquoi les hauts dignitaires ne se déplacement.   Ils versent l'intégralité du montant jusqu'à la livraison. Tous les moyens sont utilisés. Il s'agit surtout d'un concubinage précoce imposé à des petites filles avec des personnes âgées le plus souvent. Le maître, avant de s'habituer à la fille et pour qu'elle se donne à lui, observe un temps de patience, d'où les mesures qu'il doit prendre pour la « caresser», tout en la surveillant de très près afin de l'empêcher de fuir. Il est strictement interdit à la nouvelle Wahaya de sortir du domicile. Le maître est tenu d'assurer tout à la jeune fille, puisqu'elle ne sort pas du foyer. Leur âge dépasse rarement treize ans.

Après quelques mois, elle est condamnée à oublier ses parents et se met véritablement au service du maître, où elle va vivre comme une détenue au service du maître pour tous ses besoins. Dans le cas contraire, si elle n'est pas « compréhensive », elle est sévèrement battue. Elle n'a pas le droit de divorcer, sauf selon la volonté du maître qui peut la chasser en colère en cas de refus répétitifs la nuit. Par exemple, lors de notre entretien à propos de la situation des Wahaya, Ara, une victime déclarait : « J'ai passé cinquante-six ans de mariage comme cinquième femme avec le chef... Dieu ne m'a pas donné d'enfant... Je n'ai jamais été voir mes parents... Je ne sais pas s'ils sont vivants ou morts, et aujourd'hui que le chef est décédé, en dehors des enfants de mes coépouses, qui arrivent souvent à m'apporter quelques vivres, avec mon âge, je n'ai plus personne pour s'occuper de moi ». Toute sa vie est confrontée par des traitements inhumains et dégradants, parfois séquestrées, surexploitées et battues afin de la réduire au silence.

Les communautés ont-elles tendance à abandonner cette pratique ou à la perpétuer ?

Dans les régions où ces pratiques s'affichent au grand jour, la Wahaya continue à trimer. Toujours levée la première et la dernière à se coucher et au service du « maître » qui ne lui reconnait aucun droit. Aujourd’hui, face aux actions entreprises par les Associations de lutte contre l’esclavage, la pratique diminue, mais n’est pas totalement abolie.

La constitution, les lois nationales et conventions internationales ratifiées par le Niger en matière d’égalité des citoyens et du respect des droits de l’homme étant en vigueur,  que font les pouvoirs publics et la société civile pour lutter contre cette pratique esclavagiste ?

Si l’esclavage est une infraction, la lutte contre ce fléau doit être perçue comme un défi, pour tous ceux qui œuvrent pour la promotion et la défense de cette valeur universelle qu’est la liberté et la dignité humaine. Aucune société ne peut prospérer dans l'exclusion et c'est pourquoi la négation de la dignité humaine a toujours été partout combattue. Le Niger ne fait pas exception à la règle. L'esclavage au Niger est insidieusement ancré dans les pratiques sociales dans plusieurs régions, parmi lesquelles on peut citer Tahoua, Agadez, nord Maradi, Diffa, nord Tillabéry, nord Zinder, et dans la région du fleuve où subsistent de nombreuses personnes soumises à l'esclavage ou des victimes permanentes de l'ostracisme parce qu'issues de castes. Par hypocrisie, beaucoup de Nigériens s'obstinent à nier la survivance de ces pratiques d'un autre âge. Dans notre pays, l’esclavage est criminalisé par les lois de la République. C’est ainsi que, conformément au Code pénal nigérien, l’aliénation de la liberté est considérée comme un délit d’esclavage.

Les fondements juridiques de la lutte contre la traite des personnes sont également établis par l’Ordonnance n° 2010-086 du 16 décembre 2010, relative à la lutte contre la traite des personnes. Cet acte définit la traite comme ‘’toute opération ou action qui vise à recruter, transporter, transférer, héberger ou accueillir des personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de contraintes, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité ou par l’offre ou l’acceptation de paiement d’avantages pour obtenir le consentement d’une personne ayant une autorité sur une autre aux fins d’exploitation.’’

Deux décrets ont été pris pour éradiquer le phénomène :

  • Décret n° 2012-082/PRN/MJ du 21 mars 2012, déterminant l’organisation, la composition et le fonctionnement de la Commission Nationale de Coordination de la Lutte contre la Traite des Personnes ;
  • Décret n°2012-083 du 21 mars 2012, déterminant l’organisation, la composition et les modalités de fonctionnement de l’Agence Nationale de Lutte contre la Traite des Personnes.

La détermination du Gouvernement Nigérien est illustrée par la ratification de tous les instruments internationaux en rapport avec l’éradication de l’esclavage. Dans cette optique, une Commission et une Agence Nationale de Lutte contre la Traite des Personnes ont été créées sans compter l’existence de la Commission Nationale de Défense des Droits Humains. Il ne reste plus qu’aux institutions publiques, avec l’accompagnement de toutes les associations, à poursuivre le combat pour l’éradication de l’esclavage dans notre pays.

Propos recueillis par Oumarou KANE ABOU